VI. Les seigneuries de Tressin et de Montreul, terres d’Empire. |
On appelait terres d’Empire, terres exemptes ou terres franches, les territoires de mouvance étrangère et comme tels échappant à l’action des justices et des administrations ordinaires du pays. Ces terres étaient dites exemptes ou franches non à titre de privilège ou de concession, mais uniquement parce qu’elles dépendaient d’une autre province que celle où elles étaient situées. Elles avaient leur justice propre exercée par leurs hommes de fief en matières criminelles et par leurs hommes cotiers en matières civiles et suivaient généralement la coutume de leur chef-lieu. Leur indépendance juridictionnelle entraînait l’immunité locale, c’est-à-dire le droit d’asile dont l’exercice a laissé des traces historiques dans plusieurs de nos terres franches. Avant le XVIème siècle, les terres d’Empire refusaient de payer les impôts dans la province où elles étaient situées et tiraient parti de l’éloignement de leur chef-lieu pour ne pas les acquitter dans la province dont elles dépendaient. On verra au chapitre suivant que, en 1496 et encore en 1505, les gens de loi de Chéreng se plaignaient que « Aucuns manans sous l’Empire maniaient 15 bonniers de terre à labour et 1 bonnier de pré et jardins sans payer aucune taille au Roi, ce qui portait les manans de la châtellenie à s’amasser sur l’Empire pour être exempts des aides au grand intérêt du village ». Nos gens de loi visaient les seigneuries de Tressin et de Montreul. Toutefois, les terres d’Empire ne purent se maintenir plus longtemps dans cette immunité ; toutes durent enfin contribuer aux charges de l’État, les unes sous forme de don volontaire, les autres sous forme de rachat.
TRESSIN à Chéreng, fief tenu de la cour de Tenremonde, au comté d’Alost, comprenait un manoir avec 3 bonniers d’héritage et 11 bonniers de terre ahanable, 16 hôtes et 30 tenants qui devaient au seigneur des rentes annuelles. Cinq hommages en relevaient. Jean de Werchin, sénéchal de Hainaut, sire de Walincourt et de Cysoing, ber de Flandre, faisait, le 12 mai 1383, rapport et dénombrement du fief de Tressin[1] qui resta la propriété de ses descendants, seigneurs de Cysoing et de Montreul ci-après.
MONTREUL. La belle seigneurie de Montreul « gisant au lieu que l’on dit à Tressin ès paroisses de Chéreng, de Tressin et d’Anstaing, tenue du comte de Flandre en franc-empire, de son empire de Tenremonde, à 10 livres de relief, ayant haute justice, moyenne et basse, bailli, lieutenant, hommes de fief, hommes renteux,[2] juges, sergents et messiers », comprenait le manoir de Montreul avec motte, fossés, jardins et chingles[3] occupant un bonnier ; 2 bonniers et demi de bois à taille et un pré faucable autour dudit manoir, 10 bonniers 7 cents de terre, 36 bonniers de marais, toute la rivière et pêcherie de la Marque depuis le Pont à Tressin jusqu’à l’écluse de Grinsart, un moulin à eau dit le moulin de Tressin, le tonlieu des bêtes, une boucherie, 10 hôtes et 36 tenants payant rentes au seigneur de Montreul, et enfin 9 hommages innommés.[4] Fastré de Ligne, chevalier, fils cadet de Wautier 1er, seigneur de Ligne, et frère de Wautier II avec lequel il paraît dans deux actes de 1215 et de 1224,[5] était qualifié sire de Monstreul. Il vivait encore en février 1246 (n. st.) promettant de reconnaître pour seigneur celui des enfants de la comtesse Marguerite que désignerait le roi saint Louis.[6] Fastré de Ligne eut deux filles que les généalogistes ne mentionnent pas : Mahaud de Ligne, qui épousa Jacques de Werchin. et Jeanne de Montreul qui n’a pas contracté d’alliance.
Par une charte du 6 mars 1268, Jeanne de Mosteruel et sa sœur Mahaut, dame de Werchin déclarent que leurs héritiers n’auront aucun droit sur un tonneau de vin donné par l’abbaye d’Anchin en accroissement de leur manoir de Vendegies.[7] Cette charte est munie du sceau de Jeanne. Sigillum domicelle Johanne de Mosteruel. L’écu, portant une bande, (d’or à la bande de gueules qui est de Ligne) est chargé d’un lambel de cinq pendants,[8] brisure que son père avait dû adopter comme cadet de la maison de Ligne. En 1272, du consentement, de Mahaud,
dame de Werchin, sa sœur aînée et héritière, Jeanne de Montreul, qui
avait acquis le fief de Fontenoit à Roubaix, assigna sur cette seigneurie
le revenu d’une chapellenie fondée par elle pour le repos de son âme
en l’église de l’abbaye de Flines où elle fut inhumée. Sur sa
tombe, placée dans le transept, on lisait ces mots tracés par une main
moderne, sans doute en place d’une inscription disparue : Les biens de Jeanne de Montreul passèrent donc, en 1274, aux mains de la dame douairière de Werchin. Celle-ci avait donné à son mari au moins sept enfants parmi lesquels Gérard II et Jacques II, successivement sires de Werchin.
Le 29 avril 1293, Jacques, sire de Werchin, sénéchal de Hainaut, permettait aux dames de Flines de prendre sur sa grange de Fontenoy, à Roubaix, les soixante sous parisis que sa tante « demisièle de Monstruel » leur avait donnés en accroissement de la chapellenie fondée par elle en l’église de l’abbaye et en mai 1323, il se reconnaissait débiteur envers l’abbaye de la dite rente de soixante sous assignée par sa tante « demisièle Jehane de Monsteruel » sur sa terre de Fontenoy.[10]
Jacques II eut pour successeur Gérard III, époux d’Isabeau d’Antoing, dame du Biez. Leur fils Jean II, sire de Werchin, sénéchal du Hainaut, dit le Goutteux, s’allia à Jeanne, héritière de Walincourt et de Cysoing, et aussi dame de Templemars et de la Royère à Néchin, terres qui lui venaient de son aïeule Béatrix, héritière des seigneurs de Cysoing. Il fut l’un des bienfaiteurs de Froissart qui lui a témoigné sa reconnaissance dans quelques vers de son Buisson de Jonèce.[11]
Jacques III, fils de Jean H et de Jeanne de Walincourt, seigneur de Walincourt, de Cysoing, de Templemars, de la Royère, et ber de Flandre depuis la mort de sa mère, en 1369, recueillit, vers 1375, les seigneuries de Werchin, du Fontenoy, de Montreul et autres biens paternels, ainsi que la sénéchaussée de Hainaut. Il avait épousé, en 1874, Jeanne d’Enghien, dame de Villers, Havré, etc., châtelaine de Mons. De cette union naquirent Jean III, Jeanne et Philippotte de Werchin, successivement seigneur et dames de Werchin, de Walincourt, de Cysoing, etc., en qui s’éteignit la maison de Werchin.
Jean III de Werchin, sénéchal de Hainaut, sire deWalincourt, de Cysoing, de Templemars et autres lieux, servait le 20 mars 1392, le rapport et le dénombrement de son fief de Montreul à Chéreng.[12] Ce seigneur avait épousé Marguerite de Luxembourg, fille de Gui et de Mahaud de Châtillon, dont il fut le second mari et dont il n’eut pas d’enfants. Il mourut à Àzincourt en 1415, laissant ses biens à sa sœur aînée Jeanne de Werchin, veuve sans postérité de Henri de Melun, fils de Hugues, seigneur d’Antoing et d’Épinoy, et de Marguerite de Piquigny. Jeanne, à son tour laissa ses biens à sa sœur Philippotte de Werchin, qui les transmit à la maison de Barbançon.
Philippotte de Werchin avait épousé Jean de Barbançon, chevalier, seigneur de Jeumont. De leur union étaient nés Jean de Barbançon, qu’on peut considérer comme Fauteur d’une nouvelle maison de Werchin, et trois filles. Jean II de Barbançon, sénéchal de Hainaut et ber de Flandre, sire de Werchin, de Cysoing, de Walincourt, de Jeumont, était allié à Jeanne Le Flameng, dame de Cany, de Faigneules, qui mourut à la fin du mois d’avril 1460. Lui-même mourut le 1er août 1470. Ils avaient, entre-autres enfants, Jean et Jacques de Barbançon. Jean mourut sans postérité, laissant ses biens et ses dignités héréditaires à son frère Jacques.
Jacques de Barbançon, seigneur de Jeumont prit le nom et les armes de Werchin. Il laissa de sa femme, Jacqueline, fille de Colart, sire de Moy, un fils, Nicolas de Werchin, sénéchal de Hainaut, baron de Cysoing et premier ber de Flandre, seigneur de Werchin, Walincourt, Jeumont, Faigneules, Le Biez, Templemars, Montreul, La Royère, etc. Il épousa Yolente de Luxembourg, qui, en 1502, à la mort d’Isabeau de Roubaix, sa mère, était dame de Roubaix, de Herzelles, de Wasquehal, etc.
En 1501, haut et puissant seigneur Nicolas de Werchin, sénéchal de Hainaut, baron de Cysoing, premier ber de Flandre, seigneur de Monstreul, accorde aux habitants de Tressin, qui sont sous la seigneurie des religieux de Loos-lez-Lille, de faire à leurs dépens un pont sur la Marque qui est de sa dite seigneurie de Monstreul, pour l’aisement du passage de leurs bestes allant au marais, en payant par an, pour chacune beste, 12 deniers.[13] Nicolas de Werchin. conseiller et chambellan du roi de Castille, mourut au Biez, le 10 juillet 1513, et sa femme à Jeumont, le 6 mai 1534, mais tous deux furent enterrés à Roubaix dans le chœur de la chapelle de l’hôpital Sainte-Élisabeth.[14] Ils avaient eu de leur union : Antoine, seigneur de Werchin, sénéchal de Hainaut, baron de Cysoing et premier ber de Flandre, qui mourut sans génération ; Pierre de Werchin qui suit, deux autres fils et trois filles. L’aînée des filles, Isabeau de Werchin, était marié à Jean II, de Trazegnies, par contrat passé au Biez, le 23 avril 1513. Dans l’énumération des terres et domaines qui constituaient la dot d’Isabeau figurent les profits et revenus des seigneuries de Montreul et Tressin, pendant les trois années qui suivront le trépas du sénéchal.[15]
Pierre de Werchin, baron de Werchin et de Cysoing, sénéchal de Hainaut et premier ber de Flandre, seigneur de Roubaix, etc., releva la terre de Monstreul gisant à Tressin, paroisse de Chéreng, à lui échue par le trépas de noble homme Antoine de Werchin.[16] Il avait épousé Hélène de Vergy, tille de Guillaume, seigneur de Champlite et de Saint‑Dizier, maréchal et sénéchal de Bourgogne, et d’Anne de la Rochechouart. Il en eut deux filles ; Yolente qui suit, et Charlotte de Werchin. dame de Jeumont, mariée à Charles, puis à Maximilien de Hennin, successivement comtes de Boussu. Pierre de Werchin mourut vers 1557, et fut enterré dans l’église des Chartreux à Chercq, près Tournai.
Yolente de Werchin, la plus riche et l’une des plus illustres héritières de son temps, était veuve, depuis le 13 août 1553, de Hugues de Melun, premier prince d’Épinoy, connétable héréditaire de Flandre, châtelain de Bapaume, qu’elle avait épousé en 1545. Elle fit, le 28 mars 1562, rapport et dénombrement de son fief de « Monstreul gisant au Pont-à-Tressin ». Son sceau est un écu à sept besants sous un chef, parti d’un billeté au lion.[17] C’est-à-dire : D’azur à sept besants d’or posés 3, 3 et 1, au chef d’or, qui est de Melun, parti d’azur semé de billettes d’argent, au lion de même, armé et lampassé de gueules, brochant sur le tout, qui est de Werchin.
Yolente eut trois fils et deux filles : Charles, mort jeune ; Pierre de Melun, héritier des biens et dignités paternels ; Robert de Melun, marquis de Roubaix, à qui devaient appartenir les propriétés de sa mère, mais qui mourut avant elle ; Hélène de Melun, mariée, en premières noces à Floris de Montmorencoy, puis au comte de Berlaimont, morte sans postérité ; et Marie de Melun, femme de Lamoral, prince de Ligne, comte de Fauquembergue. Ce fut au nom de cette dernière que le prince de Ligne releva le fief de « Monstreul gisant à Pont-à-Tressin », à elle échu par le trépas d’Yolente de Werchin, princesse d’Épinoy, arrivé le 13 mai 1593.[18] Après Marie de Melun, je ne trouve plus nom mément les seigneurs de Montreul. [1] Archives du Nord, T Cartulaire de Flandre, f° 60. [2] Hommes payant rentes, juges de leurs pairs dans les matières civiles et de police. [3] Clotures. [4] Archives du Nord, n° 113 de l’État général des registres et documents de 1a Chambre des Comptes. [5] Don Bouquet, Recueil des Historiens de la France, t. XVII p. 106, an. 1215.— Butkens, Trophées de Brabant, t. I, p. 70, an. 1224. [6] Teulet. Layette du Trésor des chartes, t. II, p. 599. [7] Archives du Nord, fonds de l’abbaye d’Anchin. [8] Demay, Sceaux de la Flandre, n° 1359. [9] Mgr Hautcœur, Cartulaire de l’abbaye de Flines, p. 192, et Histoire de l’abbaye de Flines, p. 440.— Un hameau de Flines portait le nom de Monstreul, (cartulaire p. 477). Etait‑ce en souvenir de la demoiselle Jeanne, ou bien est-ce le Montreul de Chéreng qui devrait son nom à la mémoire de ladite demoiselle? [10] Mgr Hautcœur; Cartulaire de l’abbaye de Flines, pp. 348 et 553. [11] Poésies de Froissart, p. 337 de l’édition Buchon. [12] Archives du Nord, n° 113 de l’État général des registres et documents de la Chambre des comptes. [13] Archives du Nord, Portefeuille de Muyssart. [14] Th. Leuridan, Histoire de Roubaix, t. III, p. 56. [15] Saint-Genois, Monumens anciens, t. I, p. 139. [16] Archives du Nord, n° 113 de l’État général des registres et documents de la Chambre des Comptes. [17] Demay, Sceaux de la Flandre, n° 388. [18] Archives du Nord, n° 113 de l’État général. |